Nouveau (2)

Quand Lex a entendu Laura parler de mon amoureux, il a été très surpris.

Il faut dire que ce qu’il avait retenu de notre conversation d’il y a presque un an, c’est que j’avais l’intention, pour le bien des enfants, de rester célibataire et chaste pour le restant de mes jours. Ce qui n’est pas tout à fait ce que j’avais pensé exprimer.

J’étais donc en train de me goberger d’une grosse glace au chocolat avec crème chantilly et morceaux de cookies en train de siroter une tasse de Earl Grey dans un salon de thé avec ma copine Léontine.

Et là, mon téléphone s’est mis à vibrer. Un SMS :

« As-tu un amoureux qui s’appelle Grandbrun? »

Ah, donc un des enfants lui a parlé de lui. Je m’en doutais un peu, mais ce qui me surprend, …c’est qu’il est surpris. Il ne se souvient pas de mon e-mail? Qu’à cela ne tienne, je vais tout lui expliquer…..Ah non?

Quand elle a vu mes petits doigts prêts à pondre un sms de trois pages d’explications, préface non comprise, le sang de Léontine n’a fait qu’un tour. Il faut dire que Léontine  s’y connaît en manipulateurs et autres toxiques. Elle m’a arrêtée, d’un geste ferme et sûr.

« Il ne faut pas te justifier, sinon, tu n’en finis plus. Et puis d’abord, tu ne réponds pas tout de suite. Il faut le faire mariner un peu ».

J’ai imaginé Lex au bord de l’implosion,en train de guetter son portable et de préparer quelque diatribe. Parce quand il se met en colère, Lex, non seulement il est capable de réactions catastrophiques (y compris pour lui), mais en plus, si vous avez la malchance d’être au téléphone avec lui,  inutile d’espérer raccrocher en moins de trente minutes.  Il va vous sortir tous les « vieux dossiers« , comme dirait Gad Elmaleh.

D’un autre côté, Léontine avait très probablement raison. Il ne fallait pas trop en faire. Je connais Lex et son goût pour les rapports de force.

-« Ah bon, mais je réponds quoi alors ?

– Tu réponds : ‘oui’.

Mais…mais… ça va le rendre fou! Une bête féroce! Il va aussitôt ameuter toute ma famille pour demander s’ils sont au courant que je vis dans le péché avec le premier venu ? On ne peut pas lui rappeler un peu qu’il est censé être au courant ? Quelque chose comme : Tu vois, c’est de lui que je parlais il y a un mois, dans le mail où je t’expliquais que… »

Léontine a fait les gros yeux.

Non.  Rien de trop. »

Là, elle a essayé de me confisquer mon Iphone pour m’empêcher d’en faire un mauvais usage. J’ai vu le moment où elle prendrait les choses en main et enverrait à Lex, en mon nom : « Oui, d’ailleurs c’est un peu leur nouveau papa, tu n’avais qu’à être là un peu plus souvent et être à l’heure pour les récupérer à l’école. Et en plus, tu pues des pieds. ».

Alors finalement, les deux parties se sont accordé des concessions mutuelles et sont parvenues à une position commune dont le libellé est le suivant : »Oui, je t’en ai parlé ».

Réponse immédiate  : « Jamais, ou je ne m’en rappelle pas »

Là, mon égo en prend un coup. Il n’a même pas lu mon mail.

Bon, il faut dire que je me doutais un peu qu’il ne prêtait pas toute l’attention nécessaire à ma correspondance, par exemple quand je lui demandais s’il prenait les enfants le vendredi ou le samedi, et qu’il répondait « ok ».

Mais qu’une nouvelle pareille n’ait même pas fait tilt, qu’il y ait des paragraphes entiers que j’écris et qu’il ne lit même pas, même pas en diagonale, cela me dépasse. Après tout, ce sont ses gamins aussi.

« Par mail, il y a un mois« . Suffisamment précis pour qu’il n’insiste plus. Du moins plus là dessus.

Du coup, il est passé à son souci suivant :

« Vient-il chez toi en leur présence? » …

Ah, mais c’est un monde ! C’est quoi cette question ? Si mes demi-clones et mon amoureux se connaissent, ce que, entre parenthèses, il devrait savoir depuis trois bonnes semaines, ce n’est pas pour se faire une cam sur msn de temps en temps ou pour se voir uniquement dehors, où, soit dit en passant, ça caille un max en ce moment. Il devrait déjà connaître la réponse à sa question, et il la pose comme une accusation.

Non, Lex, calme tes instincts de mâle dominant. Mon territoire n’est plus ton territoire. Je peux y faire venir qui je veux.

« Oui, bien sûr. »

Et là, j’ai senti que son ton s’est calmé très vite. Il a dû se rendre compte qu’il n’avait strictement rien à me reprocher. Il a demandé comment ça se passait avec Raphaël (ben oui, c’est Laura qui avait parlé de mon amoureux, alors que Raphaël n’en avait pas parlé, c’est forcément qu’il y avait problème, non ? Il ne pouvait pas y avoir d’autre explication, par exemple qu’il avait d’autres choses plus urgentes à évoquer avec son papa, par exemple le dessin, slash, découpage, qu’il lui avait fait en cadeau). Je l’ai rassuré.

Il s’est alors lancé dans de longues justifications sur ses choix de vie, son rôle de père, Life, the universe, and everything. Il est absent en ce moment, mais il a été très proche d’eux dans leur toute petite enfance, donc il compte là dessus pour continuer à construire une relation privilégiée. Il pense qu’il sera davantage présent à l’adolescence. Il compte sur moi pour « garder une relation privilégiée » avec eux (j’y veille déjà). Tout ça, tout ça.

Dieu merci, tout ça, c’était par sms et non au téléphone.

Finalement, les nouvelles technologies, ça a vraiment, vraiment, vraiment du bon.

7 commentaires

  1. Natacha dit :

    Étrangement, je n’ai pas du tout ressenti de la même façon les deux parties de cette histoires. Dans la première, j’ai vu des rapports humains, que je trouverais très désagréables, et en plus du couple là dedans, sujet que je devrais plus m’appliquer à éviter où qu’il sorte, vu le sale état dans lequel ça me met…

    Alors qu’ici, j’ai juste vu une partie de go. Pas la partie « joseki » dont tu as déjà parlé, mais il y a quelque chose dans la concision de ces phrases et le « marginage » que j’ai imaginé entre chacune d’elles qui me fait penser aux moments les plus intenses d’une partie de go.

    Et là j’aurais presque envie de dire que j’en prends bonne note, voire même essayer de retrouver cette Léontine pour lui demander des cours, si je n’avais pas perdu espoir d’avoir un jour la possibilité de les mettre en pratique.

  2. ralphy dit :

    Eh bien ! Heureusement qu’il n’est pas au courant de tes séances de web cam avec un pervers notoire du Net, qui plus est en y incluant les enfants ! 😉 Quelque chose me dit qu’il se sentirait sacrément mis en concurrence !

  3. Roman Age dit :

    Ta reponse « Oui, je t’en ai parlé » etait effectivement ideale.

    D’ailleurs j’en tire une regle: je dirais que les SMS sont vraiment pratiques, y compris pour vraiment communiquer des choses essentielles, MAIS…
    Il faudrait, a chaque fois que l’on est tente de se lancer dans des pages d’explications comme tu dis, y reflechir a deux fois, ca aide si on a une Leontine bien sur, et se contenter de quelques mots, on ne regrette jamais (alors que les explications sont toujours mal comprises).

    C’est la meme chose pour les hommes. D’ailleurs tu as bien lu les SMS de Lex: simples et efficaces.

  4. Sun dit :

    Leontine a raison sur le fait, que les SMS ne sont pas fait pour écrire des romans, les questions et réponses doivent être brèves. Par contre un simple « Oui » me parait un peu trop bref. Quand on est comme moi, c’est à dire qu’on n’enregistre pas ses « messages envoyés », qu’on a une mémoire de poisson rouge et que 3 heures plus tard on reçoit un « Oui » … ça énerve. Dans ce cas, j’appelle immédiatement et je demande une explication, plus détaillée.
    J’attend le « Nouveau 3 » avec impatience.

  5. Cinn dit :

    > Natacha : Je ne te souhaite pas d’avoir à faire face à un cas comme Lex, même si le hasard fait qu’on peut avoir ponctuellement une Léontine à portée de main…

    > Sun, Roman Age : Un sms court peut aussi être ambigu, notamment parce qu’il ne contient pas de ton (sauf smiley). Je pense qu’on peut tout à fait être mal compris avec quelques mots.

    > Sun, il n’y a pas de « Nouveau 3 » de prévu, mais je vais y réfléchir.

  6. Léontine dit :

    > Nat: j’ai découvert récemment la « communication non-défensive » au détour d’un bouquin (Parents toxiques, de Susan Forward, qui est formidable) et c’est diablement efficace… La base, c’est de se forcer à ne pas se justifier. Quand on a une faible estime de soi, on a tjs tendance à rajouter des excuses et des justifications partout; ce faisant on donne une prise sur nous aux personnes toxiques puisqu’on agit comme si l’on était dans notre tort. Donc il faut pratiquer, prendre le temps de réfléchir à ses réponses, s’arrêter quand on est sur le point de se justifier. Evidemment, les réponses courtes sont très utiles pour ça. Après, c’est de l’entraînement – je suis aussi débutante, c’est tjs tellement plus facile de conseiller les autres!

  7. Natacha dit :

    * Natacha note scrupuleusement le cours de Léontine.

    Pour ce qui est d’être mal comprise avec les réponses courtes, je connais très bien, j’ai beaucoup d’expérience. Mais en même temps je suis aussi très souvent mal comprise quand je me lance des explications approfondies… C’est d’ailleurs principalement de ces malentendus involontaire que j’ai appris à forger mes demi-vérités ( http://instinctive.eu/articles/demi-verites ). On dirait que je suis toujours mal-comprise, que je cherche à être ou à provoquer volontairement un malentendu.

    D’ailleurs maintenant que j’y pense, c’est peut-être parce qu’elles sont construites et réfléchies que j’ai beaucoup plus de succès à faire passer ce que je veux faire passer avec mes demi-vérités qu’avec mon discours habituel. On dirait que la franchise spontanée et sincère ne me réussit pas, je devrais peut-être essayer de faire croire la verité avec mes techniques qui habituellement la cachent.

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