Rognures de temps

Mais qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi j’escarpine, pourquoi mes talons cliquètent sur le bitume, pourquoi je m’oblige à guetter mon équilibre à chaque pas, pourquoi mes oreilles guettent le grondement imminent du train ? Pourquoi le type qui promène son chien me regarde comme une bête curieuse ? Pourquoi je crains vaguement pour les petits bouts de caoutchouc qui protègent mes bouts de talons (vais-je encore enrichir mon cordonnier? Les filles qui me lisent, vous savez de quoi je parle !). Pourquoi cela arrive si souvent?

Parce que les puéricultrices de la crèche ont trois minutes de retard pour ouvrir boutique, et qu’elles ne répondent pas tout de suite à l’interphone. Feignasses ! Parce que je rate d’un poil un feu vert, et que le feu rouge qui suit est le plus long de mon trajet. Parce que j’atterris derrière un camion poubelle. Ou un type qui cherche à se garer et qui roule donc au ralenti. Détour autour du pâté de maisons. Etc.

Parce que tous ces choses et ces gens, tout normaux qu’ils sont, ont grignoté, petit à petit, le peu de marge que j’ai pour rejoindre mon train… et que je n’aime pas être en retard. Oui, ma raison le sait, ce ne sera pas la fin du monde si c’est le cas mais ça ne fait rien.

Deux pâtés de maison et demi, presque trois.

Logiquement, je vais le rater. Peut-être d’un poil, et ce sera d’autant plus frustrant. Je pourrais lâcher prise, l’enjeu est si minime. Alors pourquoi je cours ?

Parce que ça ne coûte rien d’essayer quand même, tout simplement.

Et aussi, parce que rien ne vaut ce train qui, finalement, arrive juste en même temps que moi sur le quai, et que je prends malgré tout. Fière comme tout.

4 commentaires

  1. reevolution dit :

    A quoi ça tient, quand-même, de se sentir vivant. Tout simplement.

  2. Cinn dit :

    >reevolution : Vivante ? Il doit certainement y avoir de ça, oui !!

  3. wysiwyg dit :

    Cool…

    …woman ! Pas d’accord avec reevolution. Moi, je me sens vivant quand les autres ne décident pas de mon temps. Bien sûr ils ont tenté de t’en voler un peu mais dis toi que tu as l’éternité, cela t’évitera de regretter. Le temps est infini comme la course de la flèche se divise indéfiniment en deux de sorte qu’elle n’atteigne jamais sa cible : triche comme les philosophes. Dixit un beauf qui peste en permanence au volant de sa voiture.

  4. Gorgonzolla dit :

    D’accord avec wysiwig… Le luxe, c’est le temps… Rien ne peut acheter le temps… On se sent tellement plus zen quand on se donne le temps de prendre le train suivant, quand on se retient de courir derrière un bus… C’est sûr, c’est un peu un exercice de self control… Mais quand on y arrive, on se sent bien.. Un peu comme quand on arrive à rester calme alors qu’on est à bout de nerfs, ou quand on arrive à retenir des gros mots qui ne demandent qu’à sortir! Mais bon, je suis aussi d’accord avec toi, arriver en même temps que le train qu’on va prendre (et partir avec!) c’est totalement jouissif..

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